ANALYSE · CYBERSÉCURITÉ · SPECTRE

Le spectre électromagnétique comme surface d’attaque

De la physique du signal à la confiance cyberphysique : guerre électromagnétique, systèmes autonomes et résilience collective

Auteur
Abdoul Karim Mamani Malam Goga
Publication
12 septembre 2026
Lecture
24 minutes

RÉSUMÉ

Le fonctionnement des sociétés numériques repose sur une infrastructure que l’utilisateur perçoit rarement : le spectre électromagnétique. Télécommunications mobiles, faisceaux hertziens, systèmes satellitaires, radar, navigation GNSS, télémétrie, synchronisation temporelle, drones, réseaux de capteurs et systèmes autonomes exploitent tous, directement ou indirectement, des ondes électromagnétiques.

Cette dépendance modifie progressivement la nature du risque. La sécurité radio a historiquement été pensée autour de la disponibilité des fréquences, de la qualité des liaisons, de la compatibilité électromagnétique et de la maîtrise des brouillages préjudiciables. Ces dimensions restent fondamentales. Mais elles deviennent insuffisantes lorsque les informations issues du spectre alimentent une estimation de position, une perception de l’environnement, une synchronisation critique ou une décision automatisée.

Je développe dans cet article l’idée que, pour certaines architectures numériques et cyberphysiques, le spectre constitue désormais une véritable couche de confiance. Le problème n’est plus seulement d’empêcher qu’une liaison soit interrompue. Il faut également éviter qu’une perturbation électromagnétique soit transformée en donnée plausible mais incorrecte, puis en perception erronée et finalement en mauvaise décision.

Cette lecture conduit à examiner successivement les fondements physiques d’une liaison radio, les différences entre interférence, brouillage, dégradation et déception, la sécurité du PNT, la fusion multi-capteurs, l’estimation résiliente, la convergence entre cyber et électromagnétique, puis l’émergence d’une guerre électromagnétique plus cognitive. Elle permet enfin de poser, dans le contexte de la Confédération des États du Sahel, la question d’une capacité coordonnée de connaissance de la situation électromagnétique, fondée sur la souveraineté des capacités nationales mais aussi sur la corrélation et l’alerte mutuelle.

Mots-clés : spectre électromagnétique, guerre électromagnétique, cybersécurité, radiofréquences, GNSS, PNT, systèmes cyberphysiques, fusion multi-capteurs, résilience électromagnétique, AES.

01

Du spectre à la liaison radio : comprendre d’abord ce que nous cherchons à protéger

Avant de parler de guerre électromagnétique ou de cyber-résilience, il faut revenir à quelques notions fondamentales. Elles sont simples en apparence, mais leur articulation permet de comprendre pourquoi le spectre peut devenir une surface d’attaque.

Le spectre électromagnétique désigne l’ensemble des fréquences associées aux phénomènes électromagnétiques. Une partie de ce spectre est exploitée pour les radiocommunications, la radiodiffusion, les réseaux mobiles, les systèmes satellitaires, les radars, la radionavigation ou encore certains capteurs. C’est cette portion que l’on désigne généralement comme le spectre radiofréquence ou radioélectrique. L’UIT le considère comme une ressource naturelle limitée dont l’utilisation nécessite une gestion nationale et internationale, notamment parce que la propagation des ondes ne s’arrête pas aux frontières politiques.

Une onde électromagnétique permet à de l’énergie de se propager dans l’espace sous la forme de champs électrique et magnétique variables. Dans une radiocommunication, cette propriété permet à une information de traverser l’espace entre une antenne d’émission et une antenne de réception sans liaison matérielle continue entre les deux extrémités.

La fréquence indique le nombre d’oscillations de cette onde par seconde et s’exprime en hertz. Elle entretient une relation directe avec la longueur d’onde :

λ=cf

\lambda représente la longueur d’onde, c la vitesse de propagation de l’onde dans le vide et f sa fréquence.

Cette relation a des conséquences très concrètes. Changer de fréquence ne consiste pas seulement à changer de numéro dans un plan de fréquences. Les caractéristiques de propagation, les dimensions des antennes, les pertes, la pénétration de certains obstacles, la directivité ou encore les usages possibles peuvent évoluer avec les bandes considérées. C’est précisément pour cette raison que le spectre est subdivisé en bandes auxquelles sont associés différents services et différents usages.

À l’intérieur d’une bande, un canal radio correspond, dans une logique de canalisation, à une portion de spectre définie autour d’une fréquence ou d’un ensemble de fréquences. Le signal occupe une certaine largeur de bande, c’est-à-dire une portion mesurable du domaine fréquentiel. Cette largeur n’est pas un détail : elle participe à la capacité de transmission, mais également à la coexistence avec les systèmes utilisant les fréquences voisines.

Une liaison radio est plus large encore. Elle comprend l’émetteur, les traitements numériques ou analogiques permettant de construire le signal, les étages radiofréquences, les antennes, le milieu de propagation, les phénomènes d’atténuation et d’interférence, puis l’ensemble de la chaîne de réception chargée de restituer l’information. Un faisceau hertzien reliant deux sites, une communication entre un terminal et une station mobile, un lien satellitaire ou la réception d’un signal de navigation sont donc des liaisons de nature différente, mais reposent toutes sur cette succession de transformations.

L’équipement radio, enfin, n’est plus nécessairement une électronique figée. Une part croissante des fonctions de modulation, filtrage, traitement, décodage ou adaptation peut être réalisée par logiciel, notamment dans les architectures de radio logicielle. Cette évolution apporte une flexibilité considérable, mais elle rapproche également deux surfaces historiquement traitées séparément : celle de la radio et celle du logiciel.

Une information peut ainsi suivre une chaîne que l’on peut résumer simplement : information → traitement → émetteur → onde électromagnétique → propagation → récepteur → traitement → information reconstruite.

Ce premier constat est essentiel : une communication radio n’est jamais seulement une fréquence. C’est une chaîne complète de confiance, depuis la production de l’information jusqu’à sa reconstruction.

Anatomie d’une liaison radio
InformationTraitementÉmetteurAntennePropagationAntenneRécepteurTraitementInformation
Une liaison radio ne se résume pas à une fréquence : elle relie une information, des équipements, un canal de propagation et des traitements successifs.

02

Le spectre est partagé : l’interférence fait donc partie du problème normal

Le spectre possède une particularité fondamentale : plusieurs systèmes peuvent vouloir l’utiliser simultanément, parfois dans des zones géographiques proches et dans des bandes voisines. La gestion du spectre existe précisément pour permettre cette coexistence.

L’UIT définit la gestion du spectre comme l’ensemble des procédures administratives et techniques permettant à différents services radio de fonctionner sans provoquer ou subir des brouillages préjudiciables. Cette gestion intervient à la fois au niveau national et international.

Dans des conditions réelles, un récepteur ne reçoit jamais uniquement le signal qui l’intéresse. Une représentation volontairement simplifiée du signal reçu est :

r(t)=s(t)+i(t)+n(t)

s(t) désigne le signal recherché, i(t) l’ensemble des contributions interférentes et n(t) le bruit.

Cette relation explique une grande partie de l’ingénierie radio. Le récepteur doit être capable d’extraire le signal utile dans un environnement qui contient d’autres émissions et du bruit. Lorsque l’interférence devient trop importante, la qualité diminue : le débit peut chuter, le taux d’erreur augmenter, la synchronisation devenir instable ou le service finir par disparaître.

Mais une interférence n’est pas nécessairement une attaque.

Elle peut résulter d’un équipement défectueux, d’une mauvaise planification, d’émissions non désirées, d’un phénomène de propagation inhabituel, d’un problème de coordination frontalière ou simplement de la densification normale des usages.

Cette distinction est méthodologiquement importante. Observer une anomalie électromagnétique ne permet pas d’en déduire immédiatement une intention hostile.

C’est aussi pourquoi la surveillance du spectre joue un rôle majeur. Le spectrum monitoring permet de mesurer, d’identifier et de caractériser les émissions afin de vérifier l’usage du spectre et de contribuer à la résolution des problèmes d’interférence. L’UIT consacre à cette fonction un manuel de référence pour les administrations et ingénieurs du domaine.

La sécurité commence donc par une capacité à comprendre ce qui est normal dans l’environnement électromagnétique. Sans cette connaissance, il devient très difficile de distinguer un dysfonctionnement, une perturbation accidentelle et une action intentionnelle.

03

Quand le spectre devient une surface d’attaque

Le passage de l’interférence à la guerre électromagnétique introduit précisément cette dimension intentionnelle.

Le terme traditionnel de guerre électronique, Electronic Warfare, reste largement utilisé. L’OTAN privilégie toutefois désormais l’expression Electromagnetic Warfare, guerre électromagnétique, afin de mettre davantage l’accent sur l’ensemble de l’environnement et du spectre électromagnétiques. Ses opérations peuvent notamment concerner les communications, les radars, les systèmes de navigation et les fonctions de détection.

Cette évolution terminologique me paraît pertinente parce que la question ne porte plus uniquement sur l’électronique contenue dans les équipements. Elle porte sur la capacité du système à continuer à exploiter un environnement électromagnétique potentiellement contesté.

Il faut alors distinguer plusieurs effets.

Le plus intuitif est le déni : la ressource devient inutilisable. Une communication disparaît, une navigation n’est plus disponible, un capteur ne fournit plus l’information attendue.

La dégradation correspond à une situation intermédiaire. Le service continue à fonctionner, mais avec une qualité réduite, une précision moindre, davantage d’erreurs ou une disponibilité irrégulière.

La déception introduit un problème beaucoup plus subtil. Le système continue à recevoir une information et peut même considérer celle-ci comme valide, alors qu’elle ne représente plus correctement la réalité.

Cette dernière situation doit particulièrement intéresser la cybersécurité.

Une indisponibilité est souvent visible. Elle peut déclencher une alarme, une bascule ou un mode dégradé.

Une panne est souvent visible ; une information plausible mais fausse peut continuer à traverser toute la chaîne de traitement.

Elle peut être acceptée par le récepteur, transformée en donnée, fusionnée avec d’autres informations, introduite dans un modèle de décision et finalement conduire à une action.

Nous passons alors d’un problème radio à un véritable problème cyberphysique.

04

Le spectre comme première couche d’une chaîne de confiance

La difficulté apparaît plus clairement lorsque l’on considère toute la chaîne qui sépare une onde électromagnétique d’une décision numérique.

Cette chaîne peut être représentée ainsi : spectre → signal → récepteur → donnée → estimation → fusion → décision → action.

À chaque transition, l’information change de nature.

Le récepteur ne remet pas l’onde électromagnétique brute à l’application. Il la transforme en mesures ou en données. Un système de navigation transforme des signaux reçus en estimation de position. Un radar transforme des échos en informations concernant une distance, une vitesse ou une cible. Une infrastructure de synchronisation peut transformer une référence électromagnétique en temps utilisé par d’autres équipements.

L’application finale utilise donc rarement directement le signal physique.

Elle utilise une représentation numérique construite à partir de ce signal.

C’est précisément à cet endroit que la sécurité traditionnelle peut devenir insuffisante.

Supposons que le logiciel soit correctement protégé. Les accès sont contrôlés, le firmware est intègre, les communications réseau sont authentifiées et aucune vulnérabilité logicielle n’a été exploitée.

Le système peut néanmoins produire une mauvaise décision si l’information physique qui arrive en entrée ne correspond plus suffisamment au monde réel.

Le problème de sécurité devient alors double : protéger le calcul, mais également protéger la confiance dans les observations sur lesquelles repose ce calcul.

C’est ce que j’appelle ici la chaîne de confiance cyber-électromagnétique.

Il ne s’agit pas de fusionner artificiellement la cybersécurité et la radio. Il s’agit de reconnaître que, dans certaines architectures, une vulnérabilité présente dans une couche physique peut traverser plusieurs transformations avant de produire un effet au niveau logiciel ou physique.

Chaîne de confiance cyber-électromagnétique
SpectreEnvironnement physiqueSignalInformation électromagnétiqueRécepteurConversion / traitement RFDonnéeInformation numériqueEstimationReconstruction de l’étatFusionCroisement des sourcesDécisionTraitement algorithmiqueActionEffet physique ou opérationnel
Une perturbation électromagnétique introduite au niveau physique peut produire son véritable effet plusieurs étapes plus loin, au niveau de la perception ou de la décision.

05

PNT : lorsque la présence du signal ne garantit plus la vérité de l’information

Les systèmes de positionnement, navigation et temps constituent probablement le meilleur exemple de cette évolution.

Le terme PNT, pour Positioning, Navigation and Timing, rappelle que les constellations GNSS ne servent pas uniquement à afficher une position sur une carte. Elles apportent également des références de navigation et de temps dont peuvent dépendre des infrastructures bien plus larges.

La synchronisation temporelle joue notamment un rôle dans certaines infrastructures de télécommunications, certains systèmes distribués et différentes fonctions critiques. Une atteinte au PNT ne doit donc pas être analysée uniquement comme un problème de navigation automobile ou aéronautique.

Le NIST traite désormais explicitement les services PNT comme une dépendance de cybersécurité. La révision 2 de son Foundational PNT Profile, publiée en projet en mai 2026 et alignée sur le Cybersecurity Framework 2.0, s’intéresse notamment à l’identification des dépendances PNT, à leur protection, à la détection des anomalies, puis aux capacités de réponse et de récupération.

L’aviation civile montre à quel point cette question a quitté le domaine purement théorique. Depuis 2022, l’EASA rapporte une augmentation significative des phénomènes de brouillage et de spoofing GNSS autour de plusieurs zones sensibles. En juillet 2026, l’agence a publié une nouvelle révision de son bulletin de sécurité après analyse de nouveaux événements, en renforçant notamment les recommandations opérationnelles et de formation.

La distinction entre brouillage et tromperie devient ici essentielle.

Lorsqu’un équipement ne dispose plus de position, la perte de fonction peut être identifiée.

Lorsqu’il fournit encore une position cohérente mais fausse, le système peut continuer à prendre des décisions.

Le problème ne se résume donc plus à :

« Est-ce que je reçois quelque chose ? »

« Est-ce que je reçois quelque chose ? » n’est pas équivalent à « Puis-je encore faire confiance à ce que j’en déduis ? »

« Puis-je encore faire confiance à ce que j’en déduis ? »

C’est un changement fondamental de perspective.

06

Systèmes autonomes : lorsqu’une perturbation du signal devient une perturbation de la perception

Le problème devient encore plus intéressant avec les systèmes cyberphysiques autonomes.

Un drone, un robot ou un véhicule autonome ne cherche pas fondamentalement à connaître un signal GNSS ou une valeur radar. Il cherche à reconstruire un état : sa position, son orientation, sa vitesse, l’emplacement d’un obstacle ou la dynamique de son environnement.

Une observation peut être représentée sous une forme simplifiée par :

z=h(x)+v+a

x représente l’état réel du système, h(x) ce que le capteur devrait observer, v l’incertitude normale de mesure et a une contribution anormale ou potentiellement adversariale.

L’intérêt de ce modèle réside dans une idée simple : le système n’observe pas directement la réalité x. Il essaie de la reconstruire à partir des mesures z.

Cette distinction ouvre tout le champ de l’estimation résiliente.

Les travaux de Fawzi, Tabuada et Diggavi ont montré, dans le cadre des systèmes linéaires étudiés, qu’il est possible sous certaines conditions de reconstruire l’état d’un système même lorsqu’une partie de ses capteurs ou actionneurs est corrompue. D’autres travaux, notamment ceux de Pajic, Lee et Pappas, ont prolongé cette réflexion à l’estimation d’état dans des systèmes dynamiques bruités soumis à des attaques.

La sécurité ne consiste donc plus seulement à essayer de garantir qu’aucun capteur ne sera jamais perturbé.

Elle peut également consister à concevoir une architecture capable de détecter une incohérence, réduire la confiance accordée à une source et continuer à produire une estimation suffisamment fiable.

La fusion multi-capteurs prend alors une nouvelle dimension.

Traditionnellement, elle permet d’améliorer la précision en combinant plusieurs sources. Dans un environnement adversarial, elle peut également permettre de confronter plusieurs représentations du même monde.

Une position GNSS peut être comparée à une navigation inertielle. Une perception radar peut être confrontée à une caméra. Une trajectoire estimée peut être vérifiée à travers plusieurs phénomènes physiques indépendants.

C’est cette capacité que je qualifierais de résilience perceptive : la capacité d’un système à maintenir une représentation exploitable de la réalité alors même que certaines de ses sources d’information deviennent indisponibles, incertaines ou potentiellement trompeuses.

Cette approche fait également apparaître une différence importante entre redondance et diversité. Plusieurs capteurs reposant sur la même dépendance externe peuvent tomber en défaut simultanément. À l’inverse, des sources utilisant des phénomènes physiques réellement différents peuvent permettre de réduire les modes communs de défaillance.

Le problème n’est donc pas seulement d’ajouter davantage de capteurs.

Il est d’organiser correctement la confiance entre des sources différentes.

07

Cyber et électromagnétique : des domaines distincts, mais des chaînes d’effets qui se rencontrent

Il faut ici conserver une distinction doctrinale importante.

Une attaque cyber et une action électromagnétique ne sont pas la même chose.

L’OTAN distingue explicitement les opérations cyber des opérations électromagnétiques. Les premières agissent dans les systèmes numériques et informatiques ; les secondes exploitent l’environnement électromagnétique.

Mais les systèmes modernes rendent leurs effets beaucoup plus interdépendants.

Une radio contemporaine peut contenir un système d’exploitation, un firmware, des composants programmables et des fonctions de traitement logiciel. Une vulnérabilité cyber peut donc modifier le comportement d’un système radio sans qu’aucun signal hostile n’ait initialement été injecté dans le canal.

Inversement, une perturbation électromagnétique peut agir sans compromettre aucun composant logiciel, mais produire une donnée qui sera ensuite consommée par ce logiciel.

Les chemins d’attaque diffèrent, mais ils peuvent converger vers le même résultat : une représentation interne incorrecte du monde.

Cette convergence devient encore plus forte avec les architectures radio définies par logiciel, les réseaux de capteurs, les systèmes autonomes et l’intelligence embarquée.

Je préfère donc parler de convergence cyber-électromagnétique plutôt que d’assimilation entre les deux domaines.

La nuance est importante.

Le cyber protège notamment des identités, des logiciels, des configurations, des données et des traitements.

L’électromagnétique s’intéresse au spectre, aux signaux, aux émissions, aux réceptions et à leurs interactions physiques.

La sécurité du système complet nécessite désormais de comprendre la continuité entre ces deux mondes.

08

L’intelligence artificielle ouvre la voie à une guerre électromagnétique plus cognitive

L’environnement électromagnétique devient en outre de plus en plus dynamique.

Un système traditionnel peut utiliser des bibliothèques connues pour identifier certaines émissions et appliquer une réponse préconfigurée.

Cette approche atteint cependant ses limites lorsque les comportements changent rapidement, que les formes d’onde deviennent plus adaptatives ou que le nombre de signaux présents dans l’environnement augmente fortement.

C’est dans ce contexte qu’émerge la notion de Cognitive Electronic Warfare.

La littérature scientifique la décrit comme une évolution vers des équipements disposant de capacités plus autonomes de perception de l’environnement électromagnétique, de raisonnement et d’adaptation. L’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique deviennent alors des moyens possibles pour améliorer la classification des signaux, la compréhension de l’environnement et certaines fonctions de décision.

Cette évolution ouvre évidemment des possibilités nouvelles.

Mais elle introduit également de nouvelles surfaces d’attaque.

Une architecture utilisant l’apprentissage automatique dépend des données qu’elle observe, des caractéristiques qu’elle extrait, du modèle utilisé et des mécanismes par lesquels elle adapte son comportement.

Une question apparaît alors naturellement : un système capable d’apprendre de l’environnement peut-il être amené à apprendre une mauvaise représentation de cet environnement ?

Nous retrouvons exactement la problématique précédente, mais à un niveau supérieur.

Dans la radio traditionnelle, l’adversaire peut chercher à affecter le signal.

Dans un système cognitif, il peut devenir nécessaire de protéger également la manière dont la machine interprète les signaux et apprend à leur donner du sens.

Le domaine électromagnétique devient alors moins statique. Deux systèmes adaptatifs peuvent s’observer, modifier leurs comportements respectifs et faire évoluer en permanence l’environnement qu’ils partagent.

La confrontation ne porte plus uniquement sur une fréquence ou sur une puissance.

Elle peut progressivement devenir une confrontation entre deux mécanismes de perception, de décision et d’adaptation.

Le programme DIANA de l’OTAN illustre cette évolution. Son défi 2026 consacré aux environnements électromagnétiques contestés recherche des capacités permettant de maintenir les communications, la navigation et la surveillance malgré les interférences ou perturbations intentionnelles, en s’intéressant notamment à des formes alternatives de navigation et à une gestion plus intelligente du spectre.

09

Du contrôle du spectre à la connaissance de la situation électromagnétique

Cette évolution concerne aussi directement les fonctions civiles de gestion et de contrôle du spectre.

Une station de monitoring peut détecter une émission, mesurer son niveau, analyser certaines caractéristiques et parfois contribuer à sa localisation.

Mais une observation isolée reste limitée.

Une émission inhabituelle observée sur un seul site peut avoir de nombreuses causes : défaut technique, usage non conforme, phénomène de propagation, interférence locale ou événement intentionnel.

La situation devient plus intéressante lorsque plusieurs observations indépendantes peuvent être corrélées.

Si plusieurs stations géographiquement séparées détectent un phénomène compatible dans une période rapprochée, la compréhension du problème s’améliore.

La valeur ne réside alors plus seulement dans la qualité individuelle des capteurs.

Elle apparaît dans leur synchronisation, leur interopérabilité et leur capacité à partager un contexte commun.

C’est pourquoi je distingue le spectrum monitoring de ce que l’on peut appeler la connaissance de la situation électromagnétique, ou Electromagnetic Situational Awareness.

Le monitoring répond essentiellement à la question : « Qu’est-ce que j’observe ici ? »

La connaissance de situation cherche à aller plus loin : « Que signifient ensemble les observations réalisées à plusieurs endroits, à plusieurs moments et éventuellement par plusieurs catégories de systèmes ? »

Cette distinction est importante pour la sécurité.

Un événement local peut rester ambigu.

Un ensemble d’événements corrélés peut révéler un phénomène beaucoup plus large.

Détecter ≠ attribuer

Un système peut identifier une anomalie sans savoir immédiatement si elle est accidentelle, intentionnelle, civile ou militaire.

Cette discipline d’interprétation est précisément ce qui permet d’éviter de transformer une capacité technique de surveillance en machine à surinterpréter les événements.

10

La coopération régionale possède déjà une base technique en Afrique

L’idée de coopération transfrontalière dans le spectre n’est pas nouvelle sur le continent.

L’accord HCM4A, développé dans le cadre de travaux associant notamment l’UIT et l’Union africaine, organise la coordination transfrontalière des fréquences pour les services fixes et mobiles terrestres. Il vise à prévenir les brouillages préjudiciables et à améliorer l’utilisation coordonnée du spectre. Le Niger, le Mali et le Burkina Faso figurent tous parmi les administrations participantes.

Cette coopération reste principalement orientée vers la gestion réglementaire et la prévention des interférences entre réseaux.

Mais elle établit déjà un principe très important : un événement radio observé dans un pays peut avoir une cause ou un effet au-delà de ses frontières, et certaines questions ne peuvent donc être correctement traitées uniquement à l’échelle nationale.

Les travaux actuels de l’OACI autour des interférences GNSS montrent une évolution supplémentaire.

En mars 2026, un atelier régional AFI a travaillé sur une procédure de signalement des événements d’interférence GNSS. Le principe est notamment d’améliorer la connaissance des incidents et leur traitement à l’échelle régionale.

Il existe donc une progression logique.

La première étape consiste à coordonner les fréquences pour éviter les brouillages involontaires.

La suivante consiste à partager les événements lorsque des perturbations significatives sont observées.

La troisième pourrait être de corréler plusieurs observations afin de construire progressivement une compréhension régionale de la situation électromagnétique.

C’est à ce niveau que la réflexion prend, pour moi, une dimension particulièrement intéressante dans l’espace sahélien.

11

AES : de la mutualisation des moyens à une capacité coordonnée de connaissance électromagnétique

La Confédération des États du Sahel s’est construite autour d’une philosophie clairement affirmée de souveraineté, de solidarité et de capacité collective. La présentation institutionnelle officielle rappelle ses trois piliers, Défense, Diplomatie et Développement, et inscrit explicitement la trajectoire de l’AES dans le passage d’un pacte de défense à une confédération souveraine.

Cette philosophie possède déjà des traductions opérationnelles dans le domaine de la défense. En avril 2025, les chefs d’état-major généraux des armées travaillaient à la montée en puissance de la Force unifiée de l’AES. Dans le même temps, les chefs d’état-major des armées de l’air des trois États étaient réunis à Bamako afin de mutualiser les moyens destinés à la défense de l’espace AES.

En juillet 2026, les ministres chargés de la Défense des trois pays se sont à nouveau réunis à Ouagadougou pour travailler à la consolidation des capacités opérationnelles et du cadre juridique de cette Force unifiée, alors décrite officiellement comme déjà fonctionnelle.

Dans ce contexte, une question me paraît techniquement légitime : cette logique de mutualisation pourrait-elle progressivement s’étendre à la connaissance de la situation électromagnétique ?

Il ne s’agirait pas nécessairement de créer une plateforme centralisée absorbant toutes les données radio des trois États.

Une architecture fédérée serait probablement plus cohérente avec la souveraineté même que la Confédération cherche à renforcer.

Chaque État conserverait ses stations nationales, ses informations techniques sensibles, ses capacités de monitoring et ses responsabilités institutionnelles. Les administrations civiles continueraient à gérer leurs missions réglementaires, les opérateurs leurs réseaux, l’aviation ses systèmes et les structures de défense leurs propres capacités.

La valeur confédérale pourrait apparaître ailleurs : dans la capacité de partager un événement suffisamment caractérisé lorsqu’il présente un intérêt transfrontalier.

Un événement pourrait, par exemple, être décrit à travers des métadonnées normalisées : moment de détection, zone concernée, bande affectée, nature probable du phénomène, impact constaté et niveau de confiance dans l’analyse.

La donnée RF brute n’aurait pas nécessairement besoin de quitter l’État qui l’a collectée.

Nous obtiendrions ainsi une architecture suivant la logique : observation nationale → analyse nationale → événement normalisé → corrélation confédérale → alerte partagée.

Le bénéfice apparaît immédiatement.

Une anomalie détectée au Mali pourrait être connue par le Burkina Faso et le Niger avant même qu’un phénomène similaire n’y soit observé.

Une perturbation constatée simultanément dans deux pays pourrait être qualifiée avec davantage de confiance qu’un événement isolé.

Une information fournie par un système aéronautique pourrait être confrontée aux observations d’un réseau télécom ou d’un système national de monitoring du spectre.

À ce stade, la mutualisation ne signifie plus seulement mettre des moyens en commun.

La coordination peut produire une information qui n’existait dans aucun État pris séparément.

La détection mutuelle peut ainsi devenir une forme d’alerte précoce mutuelle.

Et l’alerte précoce, lorsqu’elle s’appuie sur une doctrine commune, peut devenir un outil de résilience collective.

Le point de départ n’est donc pas nécessairement l’acquisition de nouveaux équipements coûteux.

Il peut être beaucoup plus fondamental : disposer d’une taxonomie commune des événements, d’une synchronisation fiable, de formats de données compatibles, de niveaux de confiance comparables et de procédures de notification partagées.

Autrement dit : construire d’abord l’interopérabilité intellectuelle et technique avant de construire l’infrastructure.

Cette approche me paraît particulièrement cohérente avec la philosophie de la Confédération : préserver les capacités souveraines des États tout en faisant produire à leur coordination une capacité supérieure à leur simple juxtaposition.

Architecture fédérée de connaissance électromagnétique
NigerStations nationales · Monitoring · Télécoms · PNT · Aviation · Autres sources autoriséesAnalyse nationaleDonnées brutes conservées dans l’État
MaliStations nationales · Monitoring · Télécoms · PNT · Aviation · Autres sources autoriséesAnalyse nationaleDonnées brutes conservées dans l’État
Burkina FasoStations nationales · Monitoring · Télécoms · PNT · Aviation · Autres sources autoriséesAnalyse nationaleDonnées brutes conservées dans l’État
Événements normalisésCorrélation AESAlerte partagée · connaissance de situation
Une architecture fédérée permettrait de construire une connaissance commune sans imposer la centralisation systématique des données radio brutes.

12

Penser le cyberespace sahélien implique aussi de regarder son infrastructure électromagnétique

Cette réflexion rejoint directement celle que je développe dans mon ouvrage à paraître, Le cyberespace sahélien, un nouveau front – Enjeux, cybermenaces et souveraineté numérique dans l’Alliance des États du Sahel.

Lorsque nous parlons de cyberespace, nous pensons naturellement aux systèmes d’information, aux infrastructures numériques, aux réseaux IP, aux données, aux services cloud et aux plateformes.

Mais le cyberespace n’existe pas dans le vide.

Il possède une infrastructure physique.

Les réseaux mobiles utilisent le spectre.

Les faisceaux hertziens transportent du trafic.

Les satellites assurent certaines communications.

Des systèmes numériques utilisent des références GNSS.

Les drones communiquent par radio.

Les équipements connectés échangent des informations au moyen de technologies sans fil.

Une part de la souveraineté numérique repose donc sur une infrastructure électromagnétique souvent moins visible que les datacenters ou les réseaux IP, mais tout aussi structurante.

C’est à cet endroit que mes deux réflexions se rejoignent.

Le cyberespace sahélien, un nouveau front pose la question à l’échelle stratégique : comment penser les menaces, les dépendances et la souveraineté du cyberespace à partir des réalités propres du Sahel ?

Le travail que je développe parallèlement autour de la sécurité cyber-électromagnétique des infrastructures radio descend davantage vers les couches physiques et cyberphysiques : spectre, radio, PNT, résilience, systèmes autonomes et confiance.

Ces deux niveaux ne doivent pas être confondus.

Mais ils répondent au fond à une même interrogation : quelles sont les dépendances dont repose réellement notre capacité d’action numérique, et comment maintenir cette capacité lorsque certaines de ces dépendances deviennent contestées ?

C

Conclusion : protéger non seulement le signal, mais la réalité construite à partir du signal

Le spectre électromagnétique est invisible.

Sa contribution au fonctionnement des sociétés numériques l’est souvent tout autant.

Pourtant, une part considérable de nos infrastructures dépend aujourd’hui de la capacité à transmettre, recevoir, mesurer ou interpréter correctement des phénomènes électromagnétiques.

Une fréquence n’est donc pas uniquement une valeur exprimée en hertz.

Un canal n’est pas uniquement une ressource attribuée à un utilisateur.

Une liaison radio n’est pas seulement une connexion entre deux antennes.

Ces éléments peuvent devenir les premières composantes d’une chaîne qui relie progressivement le monde physique à une décision numérique.

C’est cette continuité qui transforme la problématique de sécurité.

La guerre électromagnétique montre qu’un environnement radio peut être volontairement contesté. Le PNT montre qu’un système peut continuer à fonctionner alors que l’intégrité de son estimation se dégrade. Les systèmes autonomes montrent qu’une donnée incorrecte peut devenir une perception incorrecte, puis une action physique. La fusion multi-capteurs montre enfin qu’une partie de la réponse peut venir de la diversité des observations et de la capacité à réévaluer dynamiquement la confiance accordée à chacune d’elles.

La même logique s’applique à plus grande échelle.

Une station nationale de contrôle du spectre observe une partie de l’environnement.

Plusieurs stations coordonnées produisent une meilleure connaissance.

Plusieurs États capables de partager et de corréler certains événements peuvent commencer à construire une résilience régionale.

C’est pourquoi une réflexion sur une capacité coordonnée de connaissance de la situation électromagnétique dans l’espace AES me paraît cohérente avec une philosophie de souveraineté et de mutualisation déjà assumée par la Confédération.

Cette capacité n’a pas besoin d’être pensée immédiatement comme un système central gigantesque.

Elle peut commencer par la doctrine, les définitions, les formats de données, la confiance entre sources et l’interopérabilité.

Puis venir la corrélation.

Puis l’alerte.

Puis, à terme, la résilience.

Le défi n’est finalement plus seulement de protéger le spectre contre les interférences ou un signal contre le brouillage.

Il est de protéger toute la chaîne qui relie le spectre, le signal, l’information, la perception et la décision.

Et c’est probablement là que se situe le changement le plus important :

dans les systèmes cyberphysiques et autonomes, protéger le calcul ne suffira plus. Il faudra également préserver la confiance dans la réalité à partir de laquelle la machine calcule.

Pour aller plus loin

Cette réflexion constitue l’un des axes de mon prochain ouvrage :

Sécurité cyber-électromagnétique des infrastructures radio Spectre, résilience, menaces et systèmes autonomes

J’y approfondirai notamment la sécurité des infrastructures radio, les dépendances au spectre, la résilience PNT, le contrôle et la connaissance de la situation électromagnétique, la convergence cyber-électromagnétique, la fusion multi-capteurs, les systèmes autonomes et l’évolution vers des mécanismes plus adaptatifs de détection et de décision.

Ce travail prolongera sur un plan plus technique une réflexion déjà engagée dans Le cyberespace sahélien, un nouveau front : comprendre les infrastructures et les dépendances à partir desquelles le Sahel peut construire sa souveraineté numérique, mais également sa capacité à continuer d’agir lorsque ces infrastructures deviennent contestées.

Sources publiques et références principales

Union internationale des télécommunications (UIT) : Radio Regulations ; documents relatifs à la définition et à la gestion du spectre ; Handbook on Spectrum Monitoring ; travaux HCM4A sur la coordination transfrontalière des fréquences en Afrique ; rapport ITU-R SM.2256-2 sur les mesures d’occupation du spectre. Consulter la source ↗
OTAN : Electromagnetic Warfare ; travaux relatifs aux environnements électromagnétiques contestés et aux relations entre guerre électromagnétique, cyber et autres domaines opérationnels. Consulter la source ↗
NATO DIANA : Contested Electromagnetic Environments – 2026 Challenge, consacré à la résilience des communications, de la navigation et de la surveillance dans les environnements électromagnétiques perturbés. Consulter la source ↗
NIST : travaux relatifs à la cybersécurité des services PNT et à leur intégration au Cybersecurity Framework. Consulter la source ↗
EASA et EUROCONTROL : travaux 2025-2026 sur les événements de brouillage et de spoofing GNSS et les mesures d’atténuation associées. Consulter la source ↗
OACI : travaux relatifs aux interférences GNSS et procédure régionale AFI de reporting des événements GNSS RFI en 2026. Consulter la source ↗
Fawzi, H., Tabuada, P., Diggavi, S., Secure Estimation and Control for Cyber-Physical Systems Under Adversarial Attacks, IEEE Transactions on Automatic Control, 2014. Consulter la source ↗
Pajic, M., Lee, I., Pappas, G. J., Attack-Resilient State Estimation for Noisy Dynamical Systems, IEEE Transactions on Control of Network Systems, 2017. Consulter la source ↗
Huang, Z., Wang, X., Zhao, Y., Overview of Cognitive Electronic Warfare, Journal of National University of Defense Technology, 2023.
Confédération des États du Sahel : Charte du Liptako-Gourma et Traité portant création de la Confédération des États du Sahel, documents publics officiels.
Présidence de la République du Niger : présentation institutionnelle de l’AES, de sa philosophie de souveraineté et de ses piliers Défense, Diplomatie et Développement. Consulter la source ↗
Présidence du Faso : publications officielles relatives à la Force unifiée de l’AES, à la mutualisation des moyens des armées de l’air et à la consolidation des capacités opérationnelles de la Force unifiée en 2026. Consulter la source ↗

Note de l’auteur

Cette publication développe une réflexion scientifique et technique personnelle à partir de sources ouvertes. Les développements relatifs à une capacité coordonnée de connaissance de la situation électromagnétique au sein de la Confédération des États du Sahel constituent une proposition conceptuelle personnelle et ne décrivent ni ne prétendent révéler une capacité opérationnelle non publiquement documentée. Les analyses et propositions exprimées dans cet article n’engagent aucune institution, autorité ou organisation à laquelle je pourrais être rattaché.