INTRODUCTION
Un risque sans décideur reste un risque mal gouverné
Le premier cours nous a permis de comprendre pourquoi la cybersécurité doit être reliée à la mission de l’organisation, à ses activités, à ses risques et à ses obligations. Nous avons également établi une chaîne fondamentale :
Mais arriver jusqu’à la décision ne suffit pas. Encore faut-il savoir qui peut la prendre.
Imaginons qu’une vulnérabilité critique affecte une application essentielle. L’équipe cybersécurité recommande une correction rapide, tandis que la DSI indique que l’installation du correctif nécessitera plusieurs heures d’interruption. Le responsable métier refuse cette interruption pendant une période d’activité intense. Quelques jours plus tard, le système est compromis et la Direction demande qui avait décidé de maintenir l’exposition.
La difficulté apparaît immédiatement. L’équipe technique connaissait la vulnérabilité. Le RSSI avait formulé une recommandation. Le métier connaissait l’importance opérationnelle du service. Pourtant, personne n’est capable de dire clairement qui possédait l’autorité pour arbitrer entre le risque cyber et le risque opérationnel.
Voilà un problème de gouvernance.
Une organisation peut disposer d’un SIEM, d’un EDR, de pare-feu performants, d’équipes compétentes et même d’un registre des risques, tout en restant mal gouvernée si les responsabilités sont ambiguës, si l’autorité n’accompagne pas les responsabilités, si les risques sont acceptés implicitement ou si les décisions importantes restent bloquées au niveau opérationnel.
Ce cours s’intéresse donc à une question centrale :
Comment transformer la cybersécurité en un véritable système de responsabilités, d’autorité, d’arbitrage, de surveillance et de décision ?
PARTIE I
COMPRENDRE CE QUE SIGNIFIE GOUVERNER LA CYBERSÉCURITÉ
La gouvernance n’est pas l’administration de la sécurité
Gouverner la cybersécurité ne signifie pas configurer un pare-feu, déployer un EDR, analyser des journaux ou appliquer un correctif. Ces activités sont nécessaires, mais elles se situent principalement au niveau du management et des opérations.
La gouvernance agit à un niveau différent. Elle permet de déterminer ce qui doit être protégé, pourquoi, dans quelles limites, avec quelles responsabilités et selon quels mécanismes de surveillance et de décision.
Une Direction peut par exemple décider qu’un service critique ne doit pas rester indisponible plus de deux heures. Cette orientation ne dit pas s’il faut utiliser de la réplication, un cluster, un second datacenter ou une architecture cloud. Elle définit un résultat attendu. Le management devra organiser les moyens permettant de l’atteindre et les opérations devront les mettre en œuvre.
La relation reste donc :
La maturité apparaît lorsque ces trois niveaux restent alignés.
La gouvernance commence par la mission
Une politique de sécurité n’est pas le point de départ de la gouvernance. Le point de départ est l’organisation elle-même : sa mission, ses objectifs, ses activités essentielles, ses obligations, ses parties prenantes et les conséquences qu’elle ne peut raisonnablement pas accepter.
Une banque cherchera notamment à préserver l’intégrité des transactions, la disponibilité des services financiers et la confiance de ses clients. Un hôpital donnera une importance particulière à la continuité des soins et à la fiabilité des informations médicales. Une administration publique pourra devoir assurer la continuité d’un service essentiel aux citoyens, protéger des informations sensibles et respecter des obligations de souveraineté ou de service public.
Les priorités cyber ne proviennent donc pas d’un catalogue d’outils. Elles doivent être dérivées des priorités de l’organisation.
La chaîne peut être représentée ainsi :
La gouvernance donne ainsi un sens aux contrôles techniques.
La gouvernance est un système de décision
Une manière particulièrement utile de comprendre la gouvernance consiste à la considérer comme un système de droits de décision.
Pour chaque décision importante, l’organisation doit pouvoir répondre à quatre questions : quelle décision doit être prise ? Qui possède l’autorité pour la prendre ? De quelles informations cette personne a-t-elle besoin ? Comment la décision sera-t-elle suivie et réévaluée ?
Ces questions concernent aussi bien la validation d’une politique que l’acceptation d’un risque, l’autorisation d’une exception, l’engagement d’un budget, l’interruption d’un service critique ou l’escalade d’un incident majeur.
Une organisation gouvernée n’est donc pas celle dans laquelle la Direction décide de tout. C’est celle dans laquelle chaque décision peut être prise au niveau approprié, dans les limites d’une autorité définie, et être escaladée lorsque ces limites sont dépassées.
PARTIE II
ORGANISER LES RESPONSABILITÉS
La cybersécurité est une responsabilité distribuée
La cybersécurité ne peut pas être gouvernée exclusivement par le RSSI ou la DSI, car les conséquences des risques cyber dépassent largement la technique. Une compromission peut affecter la finance, les opérations, la réputation, les obligations réglementaires, les clients, les citoyens, les fournisseurs ou même la sécurité physique.
La Direction doit donc fournir les orientations et arbitrer les décisions relevant de son niveau. Les métiers apportent la compréhension de la criticité des activités et des conséquences. La DSI maîtrise l’architecture, l’exploitation et une grande partie des contrôles techniques. La fonction cybersécurité structure les exigences, analyse les risques, conseille, surveille et escalade. Les fonctions Risk et Compliance apportent leurs cadres de maîtrise. L’audit fournit une assurance indépendante.
La gouvernance cyber fonctionne précisément lorsqu’aucun de ces acteurs n’est considéré comme propriétaire de l’ensemble du problème.
Le rôle de la Direction
La Direction n’a pas besoin de savoir configurer un pare-feu. Elle doit en revanche être capable d’exercer les responsabilités correspondant à son niveau d’autorité.
Elle doit disposer d’une visibilité suffisante pour comprendre quels services sont critiques, quels risques significatifs menacent les objectifs, quels seuils sont dépassés, quelles obligations importantes ne sont pas satisfaites, quelles ressources sont nécessaires et quelles décisions nécessitent son arbitrage.
Une gouvernance mature ne transforme donc pas la Direction en équipe technique. Elle transforme l’information technique en information de décision.
Le rôle des métiers
Le métier ne doit pas être considéré comme un simple utilisateur du système d’information. Il possède une connaissance que ni la DSI ni le RSSI ne peuvent entièrement remplacer : la compréhension de l’activité.
Une équipe technique peut connaître parfaitement l’architecture d’une application financière. Mais la Direction financière saura mieux expliquer ce que représente une indisponibilité de plusieurs jours au moment de clôturer les comptes. De même, une équipe IT peut connaître l’architecture d’un système de production sans pouvoir décider seule des conséquences acceptables d’un arrêt industriel.
Cette connaissance métier est indispensable pour apprécier correctement les conséquences d’un risque et pour prendre certaines décisions.
Le rôle de la DSI et de la fonction cybersécurité
La DSI conçoit, exploite ou supervise une grande partie des systèmes nécessaires aux activités. Elle met en œuvre de nombreux contrôles : identité, sauvegardes, réseaux, correctifs, durcissement, changements, supervision ou continuité technique.
La fonction cybersécurité se situe généralement davantage dans la définition des exigences, l’identification et l’analyse des risques, la recommandation de contrôles, la surveillance, le conseil, le challenge et l’escalade.
Ces rôles sont complémentaires.
Le RSSI peut parfaitement recommander :
« Ce risque ne devrait pas rester ouvert dans les conditions actuelles. »
Mais cette expertise ne lui attribue pas automatiquement le pouvoir d’arrêter une usine, de suspendre un service national, de reporter une opération financière ou d’accepter les conséquences métier d’un scénario.
C’est l’une des distinctions fondamentales de ce cours :
L’expertise permettant d’éclairer une décision et l’autorité permettant de la prendre sont deux choses différentes.
Cette formulation est plus importante que la simple opposition entre capacité technique et autorité organisationnelle.
PARTIE III
RESPONSIBILITY, ACCOUNTABILITY ET AUTHORITY
Trois notions à ne pas confondre
La qualité d’une gouvernance dépend en grande partie de la clarté avec laquelle l’organisation distingue l’exécution, la responsabilité finale du résultat et l’autorité de décision.
Responsibility désigne généralement la responsabilité d’exécuter ou de piloter une activité. Un administrateur peut par exemple être responsable du déploiement d’un correctif.
Accountability désigne le fait de répondre du résultat. Une personne accountable n’effectue pas nécessairement elle-même toutes les tâches, mais elle doit pouvoir rendre compte du résultat obtenu.
Authority représente le pouvoir légitime de prendre une décision : accepter un risque, autoriser une exception, engager un budget, arrêter un service ou approuver une politique.
Nous pouvons donc retenir :
Ces trois dimensions doivent être cohérentes.
Responsabilité sans autorité : une faiblesse de gouvernance
Imaginons qu’un RSSI soit officiellement responsable du programme de cybersécurité, mais qu’il ne puisse ni accéder aux informations nécessaires, ni demander la correction d’une vulnérabilité, ni escalader un risque significatif, ni présenter directement une situation critique au niveau compétent.
Il porte une responsabilité formelle sans disposer des moyens permettant réellement de l’exercer.
À l’inverse, une personne disposant d’une autorité importante sans mécanismes de responsabilité, de contrôle ou de surveillance crée également un risque.
La logique recherchée est donc :
La gouvernance doit organiser cet équilibre.
PARTIE IV
PROPRIÉTÉ DU RISQUE ET DES ACTIFS
Le Risk Owner
Le Risk Owner est la personne ou l’entité disposant de la responsabilité et de l’autorité appropriées pour gérer un risque donné.
Il ne suffit pas d’inscrire un nom dans un registre. Le Risk Owner doit comprendre le scénario, les conséquences, les contrôles existants, les possibilités de traitement et le niveau de risque résiduel. Il doit également pouvoir prendre ou faire prendre les décisions qui relèvent de son périmètre.
La fonction cybersécurité peut rendre le risque intelligible et formuler une recommandation. Le Risk Owner doit permettre que le risque soit effectivement gouverné.
Ainsi :
Cette distinction évite de faire artificiellement du RSSI le propriétaire de toutes les conséquences cyber de l’organisation.
Asset Owner, Data Owner, System Owner, Process Owner et Custodian
Autour d’un même service, plusieurs formes de propriété peuvent coexister.
Le Process Owner porte la responsabilité d’un processus métier. Le Data Owner définit notamment les exigences métier concernant l’usage, l’accès ou la protection d’un ensemble de données. Le System Owner porte la responsabilité d’un système déterminé selon le modèle d’organisation adopté. L’Asset Owner assume la responsabilité définie par l’organisation sur un actif. Le Custodian, quant à lui, assure principalement la garde, l’administration ou l’exploitation opérationnelle.
Prenons une base de données RH. La Direction des ressources humaines peut être propriétaire métier des données et décider qui doit y accéder. La DSI peut exploiter l’infrastructure. L’administrateur de base de données peut techniquement créer les accès. Mais sa capacité technique à exécuter l’action ne lui donne pas automatiquement le droit de décider qui devrait disposer de cet accès.
C’est exactement le type de distinction qu’une gouvernance claire doit rendre explicite.
PARTIE V
SÉPARER LES POUVOIRS SANS PARALYSER L’ORGANISATION
Separation of Duties
La séparation des tâches cherche à éviter qu’une même personne puisse initier, autoriser, exécuter et contrôler seule une opération sensible.
Dans la gestion d’un accès privilégié, par exemple, le manager peut initier la demande, le Data Owner valider le besoin métier, l’administrateur créer techniquement l’accès et une fonction distincte participer à la revue périodique.
La logique ne consiste pas à créer de la bureaucratie. Elle vise à éviter qu’un pouvoir trop concentré permette une erreur, une fraude ou un abus sans possibilité raisonnable de détection.
La séparation doit cependant rester proportionnée. Une petite organisation ne disposera pas de la même capacité de séparation qu’une banque internationale. Lorsque certaines fonctions ne peuvent être séparées, des contrôles compensatoires doivent être envisagés.
Le moindre privilège s’applique aussi à l’autorité
Le principe de Least Privilege est généralement appliqué aux droits techniques : un utilisateur ne doit disposer que des privilèges nécessaires à son activité.
La même logique peut être appliquée aux droits de décision.
Un responsable local peut être autorisé à accepter un risque faible et temporaire dans son périmètre. Cela ne signifie pas qu’il devrait pouvoir accepter un risque susceptible d’interrompre une activité nationale critique ou de provoquer une conséquence financière majeure.
Nous obtenons donc une règle de gouvernance simple :
Cette logique constitue la base des matrices d’autorité et des seuils d’escalade.
PARTIE VI
RACI ET DROITS DE DÉCISION
Ce que le RACI permet réellement de faire
Le RACI distingue généralement :
R — Responsible : réalise l’activité.
A — Accountable : répond du résultat.
C — Consulted : contribue avant l’action ou la décision.
I — Informed : reçoit l’information nécessaire.
Un RACI peut être très utile pour mettre en évidence les ambiguïtés dans un processus. Mais il ne faut pas lui demander davantage que ce qu’il peut fournir.
Un RACI répond principalement à :
Qui intervient de quelle manière dans cette activité ?
Il ne suffit pas toujours à répondre précisément à :
Qui possède juridiquement ou organisationnellement le droit d’accepter ce risque ? Jusqu’à quel montant ou quel niveau ?
Pour cette deuxième question, une matrice d’autorité ou de délégation peut être nécessaire.
C’est une distinction importante : RACI et matrice d’autorité sont complémentaires, mais ils ne sont pas synonymes.
Construire un RACI utile
Prenons la gestion d’une vulnérabilité critique.
| Activité | RSSI | DSI | Métier | Direction | Audit |
|---|---|---|---|---|---|
| Identifier et qualifier le risque | R | C | C | I | I |
| Évaluer les conséquences métier | C | C | R/A | I | I |
| Définir le traitement technique | C | R/A | C | I | I |
| Mettre en œuvre le correctif | C | R/A | I | I | I |
| Décider d’un risque majeur | C | C | R selon périmètre | A selon seuil | I |
| Fournir une assurance indépendante | I | C | I | I | R/A |
Cette matrice reste un exemple. La bonne répartition dépend de l’organisation, de ses délégations et de ses responsabilités.
Un bon RACI doit supprimer des ambiguïtés. S’il produit uniquement un tableau de plusieurs centaines de lignes que personne n’utilise lorsqu’une décision réelle doit être prise, il est devenu un exercice documentaire.
PARTIE VII
APPÉTENCE, TOLÉRANCES ET ESCALADE
De l’appétence aux seuils de décision
Une phrase telle que :
« Nous avons une faible appétence pour les cyberattaques. »
est trop générale pour orienter une décision opérationnelle.
Elle doit être traduite en limites plus exploitables. Une organisation peut par exemple définir qu’aucun compte privilégié accessible à distance ne doit fonctionner sans MFA, qu’une vulnérabilité critique exploitable sur un service critique doit être corrigée dans un délai donné ou qu’une indisponibilité dépassant quatre heures doit être escaladée.
La chaîne devient :
La gouvernance transforme ainsi une orientation générale en mécanisme concret de décision.
Matrice d’autorité
Prenons une échelle pédagogique de risques de 1 à 5. L’organisation pourrait définir que les risques 1 et 2 sont traités au niveau opérationnel, qu’un niveau 3 nécessite une validation métier, qu’un niveau 4 doit être présenté au comité de risques et qu’un niveau 5 nécessite une décision de la Direction générale.
Ce modèle n’est pas universel. Il illustre seulement le principe suivant :
La décision doit être prise au niveau le plus bas disposant réellement de l’autorité nécessaire, mais elle doit être escaladée dès que le risque dépasse cette autorité ou les tolérances définies.
Cela évite les deux extrêmes : tout faire remonter à la Direction, ce qui paralyse l’organisation, ou laisser des risques majeurs être acceptés au niveau opérationnel, ce qui affaiblit la gouvernance.
PARTIE VIII
ACCEPTATIONS ET EXCEPTIONS
Accepter un risque est une décision formelle
Un risque non traité n’est pas automatiquement un risque accepté.
Dire :
« Nous n’avons pas eu le budget »
ou :
« Nous avons reporté le correctif »
ne constitue pas à lui seul une acceptation mature.
Une véritable acceptation doit permettre de comprendre le scénario concerné, le niveau de risque, les conséquences, les contrôles existants, le risque résiduel, la justification, l’autorité qui accepte, la durée de la décision et les conditions éventuelles de révision.
La logique est :
L’acceptation doit donc être une décision consciente, et non la conséquence silencieuse de l’inaction.
Gérer les exceptions de sécurité
Une organisation peut exiger que tous les comptes administrateurs utilisent le MFA. Mais un ancien système peut ne pas supporter cette exigence.
Deux comportements sont alors possibles.
Le premier consiste à ignorer discrètement l’écart et laisser le compte fonctionner sans MFA.
Le second consiste à gérer formellement une exception.
Une exception mature doit documenter la raison pour laquelle l’exigence ne peut être satisfaite, le risque supplémentaire créé, les contrôles compensatoires, l’autorité qui l’autorise, sa durée et la date de réévaluation.
Le cycle peut être résumé ainsi :
Une exception n’est donc pas la suppression d’une règle. C’est une dérogation gouvernée.
PARTIE IX
DUE CARE ET DUE DILIGENCE
Prendre des mesures raisonnables ne suffit pas : il faut les maintenir
Les notions de Due Care et de Due Diligence permettent d’introduire une idée essentielle de gouvernance.
Dans le cadre pédagogique de ce cours, le Due Care correspond au fait de prendre les précautions raisonnablement attendues compte tenu du contexte et des risques connus.
Le Due Diligence correspond à l’effort continu permettant de vérifier que ces précautions restent effectivement mises en œuvre et suffisamment efficaces.
Supposons qu’une organisation identifie un risque de ransomware et mette en place des sauvegardes. Elle démontre qu’elle a pris une mesure de protection. Mais si elle ne surveille jamais les échecs, ne protège pas les copies contre l’altération et ne teste aucune restauration, elle peut découvrir après une attaque que ses sauvegardes sont inutilisables.
La logique complète est donc :
Il faut rester prudent avec ces termes lorsqu’ils sont utilisés dans un contexte juridique : leur portée exacte dépend du cadre applicable. Ici, nous les utilisons avant tout comme principes de comportement responsable et de suivi dans la durée.
PARTIE X
POLITIQUES, COMITÉS ET MÉCANISMES DE GOUVERNANCE
Une politique tire sa force de l’autorité qui la porte
Une politique de sécurité ne doit pas être considérée comme un document produit par le RSSI puis déposé sur un intranet.
Elle exprime une orientation de l’organisation et doit être soutenue par une autorité appropriée.
Si une politique exige une revue trimestrielle des comptes privilégiés, il faut savoir qui fournit la liste des comptes, qui effectue la revue, qui valide les suppressions, qui traite les écarts et à qui sont remontés les retards.
Une politique devient réellement gouvernante lorsqu’elle est reliée à :
Le comité n’est pas la gouvernance
Un comité cyber ou un comité de risques peut être utile lorsque les décisions nécessitent plusieurs perspectives : Direction, métiers, DSI, cybersécurité, Risk, Compliance, juridique, continuité ou protection des données.
Mais créer un comité ne signifie pas automatiquement créer de la gouvernance.
Un comité utile doit disposer d’un mandat, d’un périmètre, d’un niveau d’autorité, d’informations pertinentes et d’un mécanisme permettant de tracer les décisions et suivre les actions.
La question n’est donc pas :
Combien de réunions avons-nous tenues ?
mais :
Quelles décisions ont été prises, par qui, avec quel suivi et quels résultats ?
PARTIE XI
REPORTING ET INFORMATION DE DÉCISION
KPI, KRI et KCI
La gouvernance a besoin d’indicateurs, mais tous les indicateurs ne répondent pas à la même question.
Un KPI — Key Performance Indicator mesure principalement la performance d’une activité. Par exemple : le pourcentage de correctifs critiques appliqués dans le délai fixé.
Un KRI — Key Risk Indicator cherche à donner une visibilité sur l’évolution d’une exposition au risque. Par exemple : le nombre de systèmes critiques dépassant le délai maximal de correction d’une vulnérabilité critique.
Un KCI — Key Control Indicator renseigne sur l’état ou l’efficacité d’un contrôle. Par exemple : le pourcentage de comptes administrateurs réellement protégés par MFA.
Ces catégories peuvent parfois se chevaucher selon la conception retenue. La question la plus importante reste :
Quelle décision cet indicateur doit-il aider à prendre ?
Un tableau de bord de Direction doit éclairer les décisions
Présenter à la Direction « 14 000 événements SIEM, 927 IOC et 84 alertes EDR » peut être techniquement exact sans lui fournir l’information nécessaire pour exercer son rôle.
La Direction a davantage besoin de savoir quels risques augmentent, quels services critiques sont concernés, quelles tolérances sont dépassées, quelles mesures sont en retard, quelles exceptions sont ouvertes, quel niveau de risque résiduel demeure et quelles décisions nécessitent son intervention.
Le reporting de gouvernance doit donc transformer l’activité cyber en information d’arbitrage.
Une formulation technique comme :
« 14 serveurs présentent une vulnérabilité CVSS 9.8 avec RCE non authentifiée »
peut ainsi devenir :
Quatre systèmes concernés supportent le processus de facturation, dont deux sont exposés à Internet. Une exploitation pourrait permettre une prise de contrôle à distance et provoquer une interruption ou une altération du service. La correction nécessite une interruption estimée à deux heures et une décision doit être prise avant vendredi.
La transformation est claire :
PARTIE XII
TROIS LIGNES, INDÉPENDANCE ET ASSURANCE
Séparer gestion du risque et assurance
Le modèle des trois lignes introduit au Cours 01 prend ici une dimension plus concrète.
La première ligne réalise les activités et gère les risques associés. La deuxième ligne apporte des cadres, des méthodes, du conseil, de la surveillance et du challenge. La troisième ligne, principalement l’audit interne, fournit une assurance indépendante et objective sur la gouvernance, la gestion des risques et les contrôles.
L’objectif n’est pas de créer des silos. Les fonctions doivent collaborer.
Mais collaboration ne signifie pas confusion des rôles.
Si une fonction conçoit un contrôle, le met en œuvre, l’exploite puis certifie elle-même de manière indépendante son efficacité, la qualité de l’assurance devient discutable.
Nous pouvons donc retenir :
PARTIE XIII
CAS INTÉGRÉ NOVACOM
Une vulnérabilité critique pendant une période métier sensible
NOVACOM exploite un portail critique permettant à ses clients de déposer et suivre leurs demandes. Une vulnérabilité importante est découverte sur un composant du serveur web. Une exploitation distante est possible et un correctif existe.
L’équipe infrastructure peut appliquer le correctif, mais l’intervention nécessite environ deux heures d’indisponibilité. Le Directeur métier refuse l’arrêt immédiat parce que l’organisation traverse sa période d’activité la plus importante de l’année. L’administrateur demande alors au RSSI s’il doit installer le correctif malgré le refus du métier.
Une réponse uniquement technique consisterait à regarder la sévérité de la vulnérabilité et demander immédiatement le patch.
Une décision de gouvernance exige davantage.
Il faut comprendre l’exposition du système, la possibilité d’exploitation, les données accessibles, les contrôles compensatoires, les conséquences d’une compromission, mais également les conséquences de l’interruption de deux heures.
Deux risques doivent donc être comparés.
RISQUE CYBER : exploitation de la vulnérabilité avant correction.
RISQUE OPÉRATIONNEL : interruption du service pendant une période critique.
La question n’est pas de choisir entre sécurité et métier.
La question est :
Quelle option produit le niveau de risque global le plus acceptable, et qui possède l’autorité pour effectuer cet arbitrage ?
Construire une décision plutôt que défendre une position
Le rôle du professionnel GRC consiste à rendre l’arbitrage possible.
Il peut présenter plusieurs options.
Le GRC ne doit ni minimiser le risque pour éviter un conflit, ni l’exagérer pour imposer son choix.
Son rôle est de fournir une information honnête, structurée et exploitable par le décideur compétent.
La décision informée
Une acceptation formelle n’est pas seulement une signature.
Le décideur doit comprendre suffisamment le scénario, les conséquences, les contrôles existants, les options possibles, les contraintes, le risque résiduel et la durée d’exposition.
Nous pouvons donc distinguer :
Cette distinction est essentielle.
Faire signer un document incompréhensible au décideur ne transforme pas une mauvaise gouvernance en bonne gouvernance.
PARTIE XIV
LE MODÈLE MENTAL DU COURS
Les neuf questions de gouvernance
Lorsqu’une décision cyber significative apparaît, reconstruisez systématiquement ce raisonnement :
- Quel objectif métier est concerné ?
- Quel scénario de risque menace cet objectif ?
- Quelle décision doit réellement être prise ?
- Quelles informations sont nécessaires pour décider ?
- Qui apporte l’analyse et la recommandation ?
- Qui possède l’autorité pour décider ?
- Le niveau de risque dépasse-t-il une tolérance ou une délégation ?
- Comment la décision sera-t-elle documentée et suivie ?
- Quand devra-t-elle être réévaluée ?
Le Cours 01 nous a appris à comprendre le risque dans la logique GRC.
Ce Cours 02 nous apprend à gouverner la décision.
Le Cours 03 approfondira ensuite l’analyse sur laquelle cette décision doit reposer.
PARTIE XV
EXERCICE PRATIQUE 02
Cartographier la gouvernance d’un service
Choisissez un service réel ou fictif : Microsoft 365, Active Directory, application financière, plateforme de paiement, portail web, système RH, infrastructure réseau ou service cloud.
Commencez par identifier le processus métier supporté et son propriétaire, le responsable technique, le Data Owner lorsqu’il est pertinent, le Risk Owner, la fonction cybersécurité et l’autorité de Direction susceptible d’intervenir.
Choisissez ensuite cinq décisions importantes liées au service : validation d’un accès privilégié, traitement d’une vulnérabilité, acceptation d’un risque, gestion d’un incident majeur ou autorisation d’une exception.
Pour chacune, identifiez qui exécute, qui répond du résultat, qui doit être consulté, qui doit être informé et surtout qui possède réellement l’autorité permettant de prendre la décision.
Terminez l’exercice par une question simple :
Existe-t-il dans cette organisation une responsabilité importante qui n’est pas accompagnée d’une autorité suffisante, ou au contraire une autorité importante sans mécanisme suffisant de responsabilité et de contrôle ?
Vous venez alors de passer du simple RACI à une véritable analyse de gouvernance.
PARTIE XVI
LIVRABLE PORTFOLIO 02
Matrice de gouvernance et d’autorité cyber
Ce livrable doit permettre de représenter de manière synthétique la gouvernance d’un service ou d’un processus, en faisant apparaître les rôles, les responsabilités, les droits de décision et les mécanismes d’escalade.
| A. Identification du service | |||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Élément | Contenu | ||||||
| Organisation | |||||||
| Service / processus | |||||||
| Objectif métier | |||||||
| Criticité | |||||||
| Propriétaire métier | |||||||
| Responsable technique | |||||||
| Data Owner | |||||||
| Risk Owner | |||||||
| Fonction cybersécurité | |||||||
| B. Matrice RACI | |||||||
| Activité | Direction | Métier | RSSI | DSI | Risk / Compliance | Audit | |
| Définir les exigences | |||||||
| Évaluer le risque | |||||||
| Définir le traitement | |||||||
| Mettre en œuvre les contrôles | |||||||
| Accepter le risque | |||||||
| Gérer une exception | |||||||
| Suivre les indicateurs | |||||||
| Fournir une assurance indépendante | |||||||
| C. Matrice d’autorité | |||||||
| Niveau de décision | Autorité compétente | Exemple / limite | |||||
| Opérationnel | |||||||
| Management | |||||||
| Risque significatif | |||||||
| Risque majeur | |||||||
| Exception critique | |||||||
| D. Mécanisme d’escalade | |||||||
E. Conclusion de gouvernance
La conclusion doit répondre à quatre questions : les responsabilités sont-elles suffisamment claires ? Certaines responsabilités ne disposent-elles pas de l’autorité nécessaire ? Existe-t-il une concentration excessive de pouvoirs ou des conflits de rôles ? Les risques significatifs peuvent-ils réellement atteindre le bon niveau de décision ?
PARTIE XVII
QUIZ DE CONSOLIDATION
PARTIE XVIII
CE QU’IL FAUT SAVOIR EXPLIQUER SANS NOTES
À la fin de ce cours, vous devez pouvoir expliquer naturellement les notions suivantes : gouvernance cyber, Responsibility, Accountability, Authority, Risk Owner, Process Owner, Asset Owner, Data Owner, System Owner, Custodian, RACI, matrice d’autorité, Separation of Duties, Least Privilege, appétence au risque, tolérance, seuil d’escalade, acceptation du risque, exception, Due Care, Due Diligence, KPI, KRI, KCI, trois lignes, indépendance et assurance.
Mais la véritable compétence ne consiste pas à réciter ces termes.
Face à une situation réelle, vous devez être capable de demander :
Quelle décision doit être prise, qui possède l’autorité pour la prendre, sur quelles informations cette décision doit-elle reposer et comment sera-t-elle suivie ?
Si vous savez construire cette réponse, vous commencez réellement à raisonner en gouvernance cyber.
RÉFÉRENCES
Pour approfondir
NIST Cybersecurity Framework 2.0 apporte une place explicite à la fonction GOVERN, qui relie notamment le contexte organisationnel, la stratégie de gestion des risques, les rôles, les responsabilités, les politiques et la supervision.
ISO/IEC 27014 permet d’approfondir la gouvernance de la sécurité de l’information et la manière dont celle-ci doit être intégrée à la gouvernance globale de l’organisation.
ISO/IEC 27001 permet de traduire plusieurs principes de gouvernance en responsabilités, politiques, objectifs, processus de management, évaluation de la performance et amélioration.
ISO 31000 permet de replacer les risques cyber dans le système global de management du risque.
COBIT apporte une perspective particulièrement utile sur la distinction entre gouvernance et management des systèmes d’information.
Le Three Lines Model de l’Institute of Internal Auditors permet enfin d’approfondir la relation entre l’organe de gouvernance, le management, les fonctions apportant expertise et surveillance, et l’audit interne.
Comme dans toute l’Académie :
RÉFÉRENTIEL ≠ OBJECTIF. RÉFÉRENTIEL = OUTIL.
SYNTHÈSE
Gouverner, c’est organiser la décision
Le premier cours nous a appris que la cybersécurité doit protéger la capacité de l’organisation à accomplir sa mission.
Ce deuxième cours ajoute une idée fondamentale :
Un risque correctement compris mais confié au mauvais niveau de décision reste un problème de gouvernance.
La chaîne complète devient :
La gouvernance cyber ne se résume donc ni à un organigramme, ni à une politique, ni à un comité, ni à un RACI. Ce sont des instruments.
La gouvernance est le système permettant de transformer les objectifs et les risques de l’organisation en décisions prises par les bonnes personnes, au bon niveau d’autorité, sur la base d’informations suffisantes, puis suivies et réévaluées dans le temps.
PASSERELLE VERS LE COURS 03
De l’autorité vers l’analyse
Nous savons maintenant comment organiser les responsabilités et les droits de décision.
Mais une question fondamentale reste à résoudre.
Avant de demander à un Risk Owner ou à une Direction de traiter ou d’accepter un risque, encore faut-il leur fournir une analyse suffisamment solide.
Comment construire correctement un scénario ? Comment apprécier les conséquences ? Comment estimer la vraisemblance ? Comment distinguer le risque inhérent du risque résiduel ? Comment utiliser une matrice sans transformer l’analyse en simple couleur ? Comment quantifier certaines conséquences ? Comment utiliser EBIOS Risk Manager pour passer des valeurs métier aux scénarios opérationnels ?
C’est précisément l’objet du :
Cours 03 — Identifier, analyser, évaluer et traiter les risques cyber
Nous passons ainsi de :
COURS 02 — QUI DÉCIDE, AVEC QUELLE AUTORITÉ ?
à :
COURS 03 — SUR QUELLE ANALYSE CETTE DÉCISION DOIT-ELLE REPOSER ?
QUI DÉCIDE, AVEC QUELLE AUTORITÉ ?→COURS 03
SUR QUELLE ANALYSE CETTE DÉCISION DOIT-ELLE REPOSER ?